L’e-éducation, moteur de la refonte de l’Ecole Républicaine par Vincent Peillon

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Au cours du colloque organisé le 30 mars 2012 au Palais du Luxembourg par l’Institut Edgar Quinet sur le thème «le numérique, moteur du changement», Vincent Peillon, Député Européen et chargé de l’éducation dans la campagne de François Hollande, est intervenu sur le sujet du numérique à l’Ecole. 

Dressant un constat sur l’existant, il s’est ensuite attaché à décrire l’e-Ecole de demain en abordant les grandes mutations mais aussi des thèmes précis comme privilégier l’écriture fluide sur clavier.
Equipement des écoles primaires jusqu’alors délaissées, soutien scolaire et ressources collaboratives au travers d’une plateforme publique et gratuite ou encore nouvelle collaboration entre les collectivités locales et l’Etat pour effacer la fracture numérique territoriale… font partie des principaux axes de son discours ; projet porté par le candidat socialiste pour les Présidentielles, que Ludovia magazine a retranscrit pour vous.

L’école, un enjeu démocratique

Nous devons porter une très grande ambition pour la e-éducation, nous devons changer d’échelle. Et ce changement intervient alors que le monde change. Et si l’école est en retard alors qu’elle devrait, comme le disait Edgar Quinet «être le messager de l’avenir». alors elle n’est plus à sa place ; le risque étant que d’autres légitimités peuvent prendre le pas, quelque soient leurs natures.
Pour traiter cette question sérieusement, nous avons besoin d’un état des lieux assez précis sur ce qui existe.

Les écoles primaires oubliées dans les programmes d’équipement

La France, dit-on, n’est pas si mauvaise en terme d’équipement puisqu’elle se place dans les dix premiers pays européens. En réalité, cela concerne les établissements du secondaire mais ce n’est pas le cas pour le premier degré. Le primaire a été oublié et aujourd’hui, seules 2% des classes ont un Tableau Numérique Interactif. Ensuite, il faut souligner que ces équipements sont répartis de manière disparate entre les collectivités territoriales puisque ce sont elles qui font les investissements dans les établissements. Il y a une fracture numérique.

Et de ce point de vue là, il faut repenser l’articulation entre l’Etat et les collectivités locales puisque nous restons sur un schéma assez ancien.

La France, la tortue dans la course aux usages

La France est très en retard au niveau des usages. Seuls 8% des enseignants se servent d’un ordinateur en école primaire et, dans certaines études, si nous réfléchissons à l’usage de l’informatique dans un contexte pédagogique, nous serions avant dernier dans l’Union Européenne. Cela est peut-être lié à nos traditions pédagogiques mais c’est aussi lié à la formation des professeurs et à la création des contenus pédagogiques.

L’e-éducation n’est pas un gadget ; c’est quelque chose qui doit nous permettre de refondre en profondeur les méthodes pédagogiques.

Le numérique au service de l’Ecole

Nous avons pour cela trois objectifs :

•    le premier est d’éduquer les enfants au numérique. Cela peut se décliner en plusieurs points : faire apprendre aux enfants l’informatique, l’usage des logiciels et l’usage d’internet. On croit que cela est une évidence pour tous mais quand on regarde certaines études, on voit que la fracture territoriale et la fracture sociale se superposent pour montrer qu’un certain nombre de familles et donc d’élèves et d’enfants n’ont pas accès à ces usages (au moins 30%).

•    Deuxièmement, c’est un objectif éducatif de donner des repères dans la société telle qu’elle est, cette civilisation numérique ; apprendre à manipuler, à discriminer, à hiérarchiser, les sources d’information, les sources du savoir. Et enfin, préparer à la société, à la culture et à l’économie numérique dans laquelle nous vivons. Toutes ces approches relèvent d’une approche pédagogique centrée sur l’apprentissage du numérique. L’enjeu est encore plus grand : il est de changer l’éducation elle-même et les pratiques pédagogiques grâce au numérique.

•    Et en troisième point, préparer la société à la culture et à l’économie numérique.

Il ne s’agit pas de mettre l’école au service du numérique mais plutôt de mettre le numérique au service de l’école.

Si nous voulons lutter contre l’échec scolaire ; si nous voulons qu’il y ait une pédagogie de l’action et du projet, mettre en œuvre des pratiques pédagogiques plus collectives et si nous voulons changer la pratique de nos évaluations, il est évident que le numérique est un instrument formidable de refondation de notre école, il est un moteur possible du changement de notre système éducatif.

Les atouts pédagogiques sont nombreux. Renforcement de la motivation des élèves ; réorganisation de l’espace classe ; nécessité du travail en équipe et possibilité de travailler à la collaboration entre les élèves ; il y a les moyens d’améliorer les relations entre les parents et le système éducatif ; décloisonner les disciplines ; et enfin, le concept d’autonomie des élèves est encouragé par ces pratiques. Je crois, par exemple, que pour l’apprentissage des langues étrangères qui posent quelques difficultés dans notre pays, nous avons là un instrument de réforme de nos pratiques et d’encouragement aux élèves qui est considérable.

A partir de là, sur la base de l’idée qu’il faut apprendre le maniement de l’outil informatique et que le numérique peut être l’instrument de la réforme de l’école, nous souhaitons présenter un grand plan pour la e-éducation.

Les résultats des différents plans qui ont été lancés sont aujourd’hui bien trop pauvres et bien trop faibles et nous devons changer d’échelle.

Un grand plan pour la e-éducation

La première urgence, et c’est peut-être une faiblesse française, c’est de produire des contenus pour des pédagogues pensés par des pédagogues, que ce soit des didacticiels, des serious games ou des manuels numériques, qui, au passage, ne peuvent être uniquement la transposition des manuels papier.

Le Ministère a un rôle moteur à jouer dans le développement à une échelle nationale de ces contenus pédagogiques innovants, comme dans les outils de formation individualisée. Cela ne peut pas être laissé soit aux marchés privés, soit à la libre initiative de quelques-uns (même si il faut l’appuyer). Le secteur privé devra, à ce titre là, être aidé pour la création d’une véritable filière de contenus pédagogiques. L’Etat a cette responsabilité et doit impulser cette politique industrielle.

Sur les 60 milliards de l’éducation nationale, il ne serait pas sot qu’une partie de cet argent soit mobilisé pour la création de cette filière.

Une plateforme collaborative de service public, pour les ressources et le soutien scolaire.

Le deuxième objectif est de créer une véritable e-école publique. Il faut créer les savoirs mais aussi les diffuser et les rendre accessibles à tous. C’est pourquoi l’e-école publique doit se transformer et permettre la création d’une plateforme publique collaborative, gratuite, de ressources numériques éducatives dont l’usage sera pour les enseignants, pour les élèves et pour les parents.

Les familles devront y trouver un service public en ligne de soutien scolaire qui peut contribuer à garantir l’équité dans l’accompagnement des élèves après la classe. Les enseignants devront y trouver la possibilité de se familiariser avec les meilleurs outils, les meilleures pratiques et les réutiliser dans leur classe. Les plateformes qui existent déjà proviennent d’initiatives privées, souvent limitées à des disciplines ou à des académies ou à des niveaux, même parfois payantes ; il est de la responsabilité de l’Etat de porter ce grand projet.
L’école de la République, ce n’est pas seulement d’être spectateur ; nous devons reprendre les initiatives dans ce domaine.

Nous devons mettre à disposition de tous au travers de l’e-école publique, les ressources qui sont produites par les établissements publics de l’Education nationale mais aussi celles des grands établissements culturels et scientifiques. Un gros travail est fait par ces établissements mais l’Etat n’a pas su jusqu’à présent rassembler toutes ces initiatives de telle sorte qu’elles soient accessibles à tous ; cela doit faire partie du projet de cette plateforme. Il y aura aussi par cette plateforme des espaces d’échange, de discussion, de retours d’expériences.

Formation des enseignants au numérique, une priorité

Le troisième axe de ce plan est de donner aux enseignants, aux personnels d’inspection et d’encadrement, une véritable formation à l’usage du numérique. Le projet des écoles supérieures, du professorat et de l’éducation doit intégrer un module d’éducation au numérique. Il est bon de souligner, par rapport à une image trop souvent négative, même si certains blocages existent, que les enseignants sont prêts à avancer dans ce domaine. Ils veulent simplement que les garanties pédagogiques leur soient données et que ces outils soient des outils véritablement pédagogiques.

Il y aura donc une formation initiale et continue pour les enseignants et les personnels d’encadrement avec des modules renforcés de telle sorte qu’on puisse intégrer le numérique dans la didactique de la discipline. Les compétences numériques seront estimées dans la formation initiale, quel que soit le niveau d’enseignement auquel on se destine et quelle que soit la discipline.

Enfin, il faut réfléchir à enrichir les enseignements du numérique pour tous les élèves. L’apprentissage, par exemple, d’une écriture fluide sur clavier me semble relever d’une mission qui doit être confiée à l’Education Nationale. Ensuite, nous introduirons une spécialité optionnelle numérique au baccalauréat, offerte à l’ensemble des bacs technologiques et généraux (elle n’est actuellement possible que pour les filières S et STI2D).

Une é-éducation équitable

Nous avons à donner la priorité à l’équipement en écoles primaires et dans les zones en difficulté. Le première priorité est de réduire la fracture numérique ; c’est à l’école primaire que les inégalités se creusent.

Le deuxième est de réduire l’inégalité entre les territoires. En effet, à la fracture numérique et sociale s’ajoute la fracture territoriale qui s’accroît.

Repenser la collaboration Etat-Collectivités locales

C’est pourquoi l’Etat doit assurer pleinement sa responsabilité et que nous reviendrons sur les textes de 1985 afin de repenser la collaboration entre les collectivités locales et l’Etat de telle sorte que nous soyons en capacité de doter toutes les écoles d’équipement qui permettent le développement de la e-éducation.

Le numérique est un outil formidable pour se saisir du monde, pour se saisir des enjeux de connaissances et de citoyenneté de façon horizontale.

Bien entendu, comme toutes les grandes révolutions industrielles, il appartient à une civilisation qui porte des valeurs d’accompagner, d’encadrer et de permettre cette émancipation dont nous avons parlé, cette construction de la citoyenneté mais qui passe aussi par des processus qui sont à la fois cognitifs et relationnels. De ce point de vue là nous avons une réserve formidable avec la civilisation numérique ; nous avons pris beaucoup de retard ; c’est le souci dans nos sociétés, l’institution publique a parfois du retard par rapport à ce qui émerge  dans la société. Il faut le rattraper.

Dans la refondation de l’école républicaine qui est notre projet, l’e-éducation trouvera toute sa place parce qu’elle est un des moyens de renouer avec la vocation originelle de l’Ecole, permettre à tous l’accès au savoir, permettre à tous une citoyenneté active.

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