La rentrée des tablettes

Parler des tablettes peut paraître déjà dépassé, mais il faut reconnaître que l’on ne peut qu’être impressionné du nombre de projets scolaires (voire universitaires) qui évoquent l’équipement en tablette des enseignants ou des élèves ou étudiants. Ce phénomène semble s’inscrire dans la lignée de ce que nous disions ici-même il y a quelques mois : des machines fermées, mais facilement utilisables. En d’autres termes, outre qu’ils flairent l’effet nouveauté, les initiateurs de ces projets semblent voir dans les tablettes une nouvelle étape décisive de « l’ordinarisation numérique de l’enseignement ». Malheureusement s’en tenir à parler de projet tablette, tout comme projet facebook, twitter, réseaux sociaux ou encore ENT et autres « objets » numériques n’a pas de sens en soi. Cela permet au moins de faire causer de soi dans les médias de masse et de montrer une image de modernité. Encore une fois peu importe le contenu du moment que l’effet annonce est mis en place. Car là encore le buzz médiatique s’encombre fort peu des questions de fond (il n’en a pas le temps et ce n’est pas vendeur) mais préfère de loin les brillantes envolées lyriques comme celles que l’on peut lire à intervalles réguliers : récemment c’était « l’enseignement inversé » ou encore la « flip éducation ». Les Tedtalks sont d’ailleurs un des amplificateurs de ces pratiques les plus efficaces, mais comment comprendre en vingt minutes, autre chose qu’une idée générale ?

Car c’est bien là que réside l’un des problèmes essentiels : au profit de qui sont effectués tous ces projets ? Les bonnes âmes savent toujours trouver « le bonheur de celui qui apprend » comme premier argument, à défaut de « l’amélioration des résultats » dans l’air du temps de la société concurrentielle. Mais ce sont des leurres, des arbres qui cachent la forêt. Et qu’y a-t-il dans cette forêt ? Deux siècles, voire davantage, de réflexions, de pratiques, d’expérimentations sur le scolaire et l’universitaire et quatre millénaires de questionnement sur l’éducation, la transmission, etc… Et tout ce savoir accumulé pour réinventer à la veille d’une rentrée le projet « le plus innovant » du monde car on aura ajouté un objet technique dans un univers qui ne l’utilisait pas jusque là (et qui s’en portait d’ailleurs très bien).

Arrêtons de nous moquer des jeunes et de la société en général avec ces projets poudre aux yeux et réfléchissons réellement avant d’agir. Les zélateurs de ces projets auront tôt fait de me contredire et de revendiquer une véritable réflexion, en équipe ect… Ces arguments, cela fait quarante années que nous les entendons dans le domaine scolaire et universitaire. Or la réalité des pratiques et des expériences montre, à l’analyse, que c’est le contraire qui se passe. En d’autres termes, on a fait des projets tape à l’oeil, bien relayés dans le grand public, mais on a oublié de s’assurer de leur intérêt réel, à défaut de leur efficacité. Si tous les projets ne sont pas dans ce cas, force est de reconnaître qu’une grande part le sont. Or cette majorité d’actions a souvent nuit au travail de fond, en le disqualifiant aux yeux de décideurs (cadres supérieurs et intermédiaires des institutions) plus souvent à la recherche de visibilité à court terme que de véritable projet global, ou au moins de pensée globale du projet. On a souvent fait référence au courant de la complexité et de la systémique, en particulier au travail d’Edgar Morin ou même de Joël de Rosnay, mais on s’est rarement appuyé dessus pour fonder des évolutions. Or ces évolutions ont lieu, mais désormais le cadre éducatif institutionnel est largement dépassé, c’est pourquoi l’on voit se développer des initiatives fondées sur les pratiques grand public.

Si les tablettes émergent en ce moment, dans le lot des initiatives de toutes sortes en éducation, c’est qu’elles sont en train (avec les smartphone dont elles sont de moins en moins distinctes) d’envahir le paysage quotidien non scolaire. Mais « intégrer » (vous connaissez probablement mon aversion pour ce terme qui désigne le fait de modifier un objet externe pour qu’il s’adapte à l’existant) les tablettes c’est oublier la question de ce qu’est apprendre dans nos sociétés postmodernes voire hypermoderne. La mutation essentielle qui est en train de se produire sous nos yeux est celle de la « possibilité d’apprendre ». Pour aller plus loin que Michel Serres dans son dernier ouvrage « Petite Poucette », la modification des procédures et processus potentiels de l’apprendre du fait des moyens numériques doit être placée au coeur de toute réflexion sur le numérique en éducation. Tablettes, smartphones, applications de toutes sortes n’ont aucun intérêt si l’on ne repense pas cette question et donc l’organisation scolaire et universitaire qui vont avec. Certes des projets sur l’école inversée ou la flip éducation laissent penser que l’on va dans ce sens, mais en grattant un peu on retrouve rapidement les mêmes manques sur les processus apprenant qui se développent, de manière particulièrement inégalitaire dans nos sociétés.

L’intérêt des tablettes dans ce paysage sera de créer l’illusion de l’égalité des chances face au monde scolaire. Mais ce qui n’est pas touché c’est l’organisation scolaire elle-même. C’est à dire que l’on pense toujours école avant de penser apprendre, où encore, nos cerveaux sont bloqués par le modèle de la scolarité comme seul possible. Michel Serres, en évoquant l’architecture scolaire dit quasiment la même chose. En fait là où chacun des nouveaux objets numériques pourrait apporter à l’édifice social c’est s’il était l’occasion de rechercher de nouveaux chemins de l’apprendre qui s’affranchiraient (au sens de libération du carcan culturel et mental) des cadres en place pour « inventer » ces nouvelles formes. On oublie trop vite dans ces projets tablettes les questions posées depuis la fin des années 1990 avec l’arrives des ordinateurs portables dans les classes : La forme scolaire est-elle en mesure d’absorber ces objets ? N’est-elle pas en train de construire de nouvelles digues pour empêcher le mouvement en cours ?

Au final, ce qui semble le plus important, c’est le rapport que chaque humain entretien avec l’apprendre, formel comme informel. Mais comme le monde académique est formel il ne peut aller sur ce terrain qu’avec précaution, crainte. Et puis du coté de l’informel il y a la concurrence culturelle et sociale entre « les objets de l’apprendre ». On dit souvent qu’apprendre c’est « faire des efforts » voire « souffrir ». Or nombre de jeunes et d’adultes témoignent du fait que ces notions sont avant tout des objets construits par ceux qui savent et qui veulent ainsi poser des barrières envers ceux qui ne savent pas. Il ne faudrait pas qu’accéder aux savoirs remette en cause ces positions sociales. Et pourtant le potentiel du numérique, et par là des tablettes est capable d’effectuer cette remise en cause. Cependant, en maintenant le joug scolaire aussi fortement qu’il l’est actuellement dans nos sociétés, il y a fort à parier que le numérique ne sera qu’un alibi et qu’il sera « intégré » au service d’un ordre social que l’on a peur de déranger… au risque de l’obscurantisme….

Souhaitons que les projets tablettes et autres s’emparent réellement de ces questions anthropologique avant qu’il ne soit trop tard et que nos dirigeants prennent enfin la mesure de ces questionnements.

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