Fractures… et numérique

On a beaucoup parlé de fracture numérique depuis le développement de celui-ci dans la société. A regarder les manières d’utiliser les TIC on peut se demander de quelles fractures l’on parle lorsque dans un auditoire on rencontre autant de diversité d’approches et d’usages. Si traditionnellement on parle d’équipement et d’accès comme base de la fracture, on ne doit pas pour autant négliger les autres éléments de fracture que sont les dimensions économiques, sociales, culturelles et cognitives.
Chaque individu est la résultante d’une histoire et de contextes au sein desquels il va développer des activités de nature variées, seul ou en groupe, avec ou sans aide. C’est l’individu qui se construit et qui rend donc opérationnel le lien entre ces éléments internes et externes. L’arrivée dans l’environnement d’un nouvel élément externe (ici le numérique) ne doit pas être considérée isolément, mais plutôt en lien avec les autres paramètres inégalitaires auxquels l’individu est exposé.  L’analyse de groupes socialement homogène, comme les enseignants, par exemple, met en évidence des écarts importants. Il n’est donc pas étonnant qu’entre des groupes socialement variés ces écarts le soient encore davantage. Mais le passage à la fracture, au delà du coté spectaculaire du terme souvent peu ou mal explicité, doit être analysé comme le basculement vers une forme d’exclusion, d’exotisation… voire d’aliénation. Si nous parlons de basculement c’est parce qu’il s’agit d’un mouvement continu que chacun vit par rapport à son environnement et qui l’amène à s’éloigner de tel ou tel « objet » selon les circonstances. L’école fait partie de ces objets auxquels on ne peut échapper au nom même du principe d’inclusion. Politiquement impliquée dans la société, l’école, devenue obligatoire est bien en opposition à toute fracture. Or ce qui est étonnant c’est que cela ne fonctionne pas. Alors comment analyser des « objets » comme ceux du numérique quand on s’aperçoit qu’ils ne sont pas politiquement imposés. On peut penser que les fractures sont encore plus grandes. Or il n’en est pas exactement de même.

Si l’on observe les chiffres d’équipement, c’est l’écart générationnel qui est le plus important en matière de numérique. Si l’on observe les usages sociaux, on retrouve les mêmes écarts mais déplacés dans les tranches d’âges. Finalement, à regarder les jeunes générations, même parmi les moins favorisées économiquement, l’accès au numérique et son usage sont largement développés. Mais alors, où se situe la fracture ? Il faut analyser non pas les supports, mais les contenus et leur agencement, pour comprendre que le numérique propose le reflet exact de la société habituelle. Si le livre et l’écrit papier étaient, en tant que support, d’un accès sélectif, le numérique, parce qu’il n’est pas sélectif (a priori) dans l’accès aux contenus,  ouvre des possibles que l’imagination remplit vite. L’écrit accorde le contenu à l’objet support, le numérique non ou en tout cas beaucoup moins. Cela ne doit pas faire illusion. La question cognitive et culturelle était déjà présente avant le numérique, celui-ci a permis des métissages mais n’a pas radicalement permis de modifier les écarts. Au contraire même, on peut penser qu’il les a amplifiés en y introduisant au plus près la dimension marchande et consommatrice, mais aussi l’individualisation. L’univers culturel était traditionnellement distant du monde marchand, tout au moins dans le discours et l’imaginaire collectif, à défaut de l’être dans la réalité quotidienne. Par ce fait l’appartenance sociale et culturelle déterminait la relation à cet univers. Le métissage social qui s’opère depuis plus de cinquante années, issu de l’acceptation d’une forme global de libéralisation économique, touche désormais chacun de nous et les différences culturelles se sont estompées (hormis, semble-t-il, dans les populations extrêmes – plus favorisées ou plus défavorisées). Elles laissent progressivement la place à des différences de modes de consommation que tentent de piloter les intérêts économiques dominants (productions, médias etc..).

Le développement de l’individu considéré comme prioritaire face au collectif se trouve marqué par les moyens numériques qui se développent : réseaux sociaux, accession aux savoirs, multiplication des médias et des formes de médias, etc… Si le groupe d’appartenance originel a pu longtemps déterminer la trajectoire de l’individu, désormais celui-ci reçoit de plus en plus l’injonction à se diriger lui-même, à réussir, à se développer par lui-même (cela ne signifiant pas seul). Parce que, comme le dit Michel Serres (Petite Poucette) à la suite de Pierre Caspar (Le savoir à portée de la main), désormais le savoir est devant nous, l’injonction individuelle est de plus en plus forte portée par l’idéologie ambiante : réussite personnelle ou élitisme républicain typique de notre système d’enseignement. Le problème nouveau est la cohabitation de deux logiques opposées qui pour l’instant font bon ménage : une logique collective dans un système éducatif industriel de masse et une logique individuelle dans un système de numérisation progressive den l’environnement cognitif, économique et social. Cette période de cohabitation pourra-t-elle durer longtemps? On peut en douter, même si la résistance du système collectif traditionnel est forte. L’émergence de nouvelles formes d’insertion sociale concerne en particulier les tranches les plus favorisées de la société, ce qui est assez classique dans l’histoire. Cependant les métissages nombreux qui surviennent changent progressivement les repères et des repères sont en train de changer, mais de manière plus imperceptible que la médiatisation de certaines expériences tente de le montrer.

La question de la fracture numérique n’est pertinente que si l’on ne change pas de système de référence : dans le système actuel, tel qu’il est institué, les fractures sont multiples et le numérique ne fait qu’amplifier les autres. Mais cette question perd sa pertinence si le système évolue. Il est à craindre que le système en construction, s’il conserve la priorité de l’individu sur le collectif, n’institue purement et simplement les différences et donc les fractures dans une sorte de déterminisme (biologique ? génétique ?) qui les rendrait acceptables par tous, comme une sorte de fatalité. Ainsi le numérique et les outils qu’il développe participe-t-il de cette évolution en amplifiant certains aspects (par l’individualisation) en tentant d’en masquer d’autres (par les prothèses numériques qui se substituent aux conséquences des différences). Fondamentalement les choses ne changent pas pourtant. La question est plus fondamentale, ontologique. Le numérique n’est qu’un élément d’une évolution en cours dans la manière de faire société, il ne résoudra pas davantage les problèmes de différences que les prédécesseurs techniques. L’interrogation fondamentale portera sur la manière dont le numérique permettra à chacun de modifier les déséquilibres mais aussi dont il permettra de relier réellement les humains entre eux au service d’un vrai projet collectif et non pas du seul projet individuel. C’est probablement dans l’éducation fondamentale de chacun de nous (de l’enfance à l’âge adulte) que doivent être posés les bases de la société à construire.

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